Requiem pour des éléphants d'exils,

par Brigitte David

Au Parc de la Tête d'Or ce jour pourtant ensoleillé de Janvier dernier, l'on remarquait leur absence : il n'y en avait plus qu'un. Un panneau destiné au public informait sobrement: "Depuis la mort de Mako, Pankov ne veut plus regagner son box..." Quelques jours plus tard, dans le magazine de Lyon on apprenait que le jour de la Saint-Valentin, le coeur de Pankov avait aussi cessé de battre.

Tout le monde les connaissait à Lyon, les éléphants du Parc : gris sur fond de maçonnerie grise, se balançant d'un pied sur l'autre, chopant d'un coup de trompe les quignons de pain secs qui pleuvaient les beaux dimanches.

Jean-Louis Nicod s'est laissé aller à la contemplation de ces pachydermes déchus du cirque Barnum, échoués là sans espoir de retour, avec les tics de leur métier d'éléphants de cirque, cet air qu'ils ont d'entendre toujours des airs lointains: les flagorneries de M. Loyal, les injonctions du cornac... Pour eux les bravos se sont tus et c'est dans l'indigence de leurs privations sensorielles que le peintre les a croqués.

La peinture de Jean-Louis Nicod est une peinture minérale, dérivée d'oxyde de fer, une matière brutale, traitée sans ménagement.

Pour parler des éléphants, Jean-Louis Nicod n'a pas fait d'emprunts aux clichés de la vision poudreuse de l'Afrique et de ses savanes. C'est l'éléphant d'exil qu'il a peint. Celui du non-retour, l'éléphant de Lyon, soumis à la gamme colorée des bords de Saône: gris coloré à tendance rose et à celle des bords du Rhône: gris coloré à prédominante bleue.

Ainsi traités à la lyonnaise, les éléphants ont pu cracher leur message de lancinante dérive, d'ineffable ennui. Front buté, oeil torve, l'éléphant de référence chez Jean-Louis Nicod est une masse indistincte, grise, noire, rouge minium, une forme massive, résignée à l'obstacle du mur, du fossé entre soi et le monde.

Traînées de lave, coulées de bitume, parpaing, ciment, sur son sommet s'inscrivent des sommets, sur ses flancs, des pentes neigeuses, des étendues, des plaines alluviales. L'éléphant porte des mondes, ses ailleurs, ses mieux qu'ici. Ce n'est plus un éléphant, c'est un paysage. Et quand il s'essaie au portrait, Jean-Louis Nicod n'atteint que l'éclaboussure: "qu'est-ce qu'on se prend dans la gueule mon pauvre éléphant!..." dirait Godard.

 Un éléphant trompe en l'air hume, soupçonne, sent quelque chose... C'est peut-être vrai. C'est peut-être une illusion, un leurre, une reconstitution olfactive. Le comble de la folie en quelque sorte pour un éléphant d'exil.

Mako... Pankov... Salut les artistes ! Il n'y a plus que les éléphants pour mourir d'amour.
 
Brigitte David.