Jean Louis Nicod, peintre                                   retour menu principal

par Dominique Blaise, mai 1993

âge/nature/tempo/beauté/contemporanéité/psyécologie/héroïsme

âge
La façon dont la formule “Les Quadras” s’applique à Jean-Louis Nicod mérite d’être examinée. Certes le peintre, comme tout un chacun, a l’âge de ses artères. Mais il a aussi l’âge de ses pinceaux. En l’occurrence, cela donnerait quelqu’un qui a la quarantaine, mais aussi dix ans, puisque c’est assez précisément il y a une dizaine d’années que Jean-Louis Nicod s’est inscrit au cour du soir de la ville, pour commencer à peindre. Il serait ainsi un jeune peintre d’âge mûr.

Sans faire de cet anachronisme une affaire décisive répondant à quelque loi de génétique esthétique, on peut constater que la jeune peinture de Jean-Louis Nicod possède une maturité précoce. Comme si le peintre avait gagné du temps à le perdre. Comme si, pendant tout ce temps où il n’avait pas peint, il avait accumulé des forces, mieux, des expériences picturales précises qui fonderaient et même érigerait son travail. Aussi Jean-Louis Nicod a-t-il comme peintre, et en définitive, à peu près l’âge de ses artères.

La nature de la peinture
Recherchant la nature de la peinture qui nous permettrait de dire simplement pourquoi Jean-Louis Nicod est peintre nous nous sommes arrêté sur le terme picturalité.
Picturalité, cela rappelle musicalité. On emploie les deux mots pour asseoir un jugement de valeur sans faire de détails. Ce sont des termes vagues qui coupent le propos. On achève une série d’arguments par la formule “mais il y a là, une picturalité incontestable”. C’est dire que la raison baisse les bras tout d’un coup et s’en remet à une qualité ineffable que nul n’est sensé contester. Musicalité d’ailleurs, désigne franchement une valeur indéfinissable, indépendante de la technique -qui elle, peut être dite. On trouvera par exemple un propos du genre : “sa justesse n’est pas toujours irréprochable” (pour M Davies) où “sa sonorité n’a rien d’exceptionnel (pour Y Menuhin) mais quelle musicalité dans chacune de leur phrase”, ou “la précision de un tel (R. Cornrnan) n’est pas très musicale, celle de tel autre (Gould) est d’une immense musicalité”.
La picturalité est donc un concept aussi vague que son usage habituel est sentencieux.
Musicalité nous choque peut-être moins parce que le néopositivisme analytique n’ a pas de police secrète au sein du monde musical. Pourtant, il nous semble que, au lieu de rester marginaux, ces concepts pourraient réintégrer le sens commun comme de simples concepts tiroirs, bien pratiques pour le rangement critique.
Picturalité désigne un faisceau de traits repérables dans la peinture, grosso-modo ceux de la manière non-lisse. Ce sont les indices matériels, symbolisés par (ou réduits à) la touche au dix-neuvième siècle, mieux représentés par la coulure aujourd’hui. Ils distingueraient ce qui serait de la peinture de ce qui n’en serait pas.
Il va de soi que, pour un peintre, ces caractères relèvent de choix primordiaux, instinctif si l’on peut dire, plus que d’une conquête. Ainsi la manière de Jean-Louis Nicod a toujours été ample, rugueuse, voyante, d’autant plus voyante que Jean-Louis Nicod était d’abord abstrait et que l’abstraction, comme littéralité de la peinture libère la picturalité (Cf. le Kandinsky des années 1910).
La picturalité pourrait donc être donnée. Un don ! C’est pour cela que l’âge de Jean-Louis Nicod n’a rien à faire, fondamentalement, avec cette qualité qui serait l’attrait de la peinture comme telle.

Le tempo
Jean-Louis Nicod travaille lentement chacune de ses peintures, et plusieurs sont en chantier simultanément. Je ne me suis jamais attardé à le regarder dans son atelier (étant ennemi l/du voyeurisme 2/de la sacralisation de l’acte artistique), mais comme voisin de travail, je vois qu’il vient souvent.
Il y a un fauteuil devant le mur où il accroche ses châssis et ses planches, signe qu’il se repose entre les rounds de travail. 11 n’y a pas de chauffage. Par moins quatre ou cinq dehors il doit geler sur la palette...
Ces indices relaient ceux que l’on voit sur la peinture marques de lenteur et de fébrilité mélangés. Même lorsqu’elle est hâtive, telle marque en recouvre d’autres, hâtivement faites. Les traces que l’on voit procèdent toujours d’une énième hâte.
En sport on dirait qu’il s’agit d’un travail fractionné et que ce sprint fait partie d’une longue série. Aussi la surface du tableau se trouve-t-elle fatiguée (voir “bad”), ou poussée au raffinement, précieuse (voir belle).
La peinture bad ou peinture sale vient souvent d’une absence délibérée de précautions dans le mélange (qu’on laisse devenir trouble ou incertain), ou dans l’application que l’on fait hors des règles de temps de séchage par exemple. Mais les non-règles de la bad seraient longues à édicter...
La préciosité est ce point auquel on parvient par certains accords de couleur, ou la présence de matières précieuses. Jean-Louis Nicod à utilisé des peintures dorées sur certains tableaux. Cela donnait un mélange sucré-salé, sacré-profane, presque ornemental, comme des icônes qui seraient constitués de cravates en soie et leurs épingles.

La beauté
Il importerait de définir une dernière fois la beauté avant qu’elle ne meure. Tout le monde emploie ce mot dont les professionnels de l’art se méfient. Les raisons de ces derniers sont bonnes, pour une part: il n’y aurait rien à tirer, à première vue, d’un terme à la polysémie aussi brouillonne. D’autres raisons sont plus douteuses: le mot a été condamné par de grands penseurs (Wittgenstein est le plus célèbre), il fait l’objet d’un interdit véritablement canonique. De toute façons, beau appartient au peuple et on n’emploie pas le langage du peuple. On ne va tout de même pas entretenir des rapports avec une putain que tout le monde se repasse depuis que Rimbaud l’a assise sur ses genoux.
La condamnation de l’usage du mot s’accompagne d’ailleurs d’un rejet du phénomène qu’il désigne tout œuvre digne n’aurait que faire de la beauté. Mieux, une œuvre qui serait belle ne pourrait-être artistiquement valable.
Il me semble que beau est pourtant un descripteur fiable. Un concept-tiroir, à l’instar de picturalité. Les définitions qu’ en a donné le jeune Kant, avant de se laisser absorber par des tâches plus éthérées, s’appliquent bien au travail de JL N. Celui-ci côtoie l’élégance sans y sombrer. Il a de la force, ce qui se lit dans la moindre de ses formes. Il peut émouvoir sans écraser, sans subjuguer, car la grande fascination serait dans l’ordre du sublime que le dix-huitième siècle va opposer au beau. D’ailleurs, Jean-Louis Nicod est bien français, c’est à dire que, en terme géo-esthétiques, ses peintures ont une qualité médiane entre les peintures italiennes - le beau pour Kant est une qualité latine, et les peintures allemandes - le sublime est typiquement anglo-saxon. On ne sait si on peut légitimement appliquer les catégories du philosophe à la peinture américaine d’aujourd’hui, comme on le tente sur la peinture qui nous occupe? Elle serait alors sublime.
Je renvoie le lecteur à la vigueur de ces textes d’époque dans lesquels seule l’antinomie beau-sublime me paraît aujourd’hui nettement affaiblie.

Contemporanéité
Peut-on lire ce caractère, le fait d’être contemporain, à œuvre ouverte., simplement ? Si la picturalité a quelque chose d’intemporel, hors de l’histoire, sans doute y-a-t-il une actualisation du travail qui l’installe dans l’histoire et le fait contemporain. La picturalité de Courbet réside entre autre dans la grossièreté de son travail au couteau. Celle de Vlaminck, abusant du même procédé dans ses ciels en 1950 à quelque chose d’usé. Le travail au couteau aujourd’hui donne de la picturalité une version lamentable.
Être contemporain serait, pour un peintre, réactualiser le concept de picturalité.
Ainsi la picturalité serait le moins que l’on puisse attendre d’une peinture, sa condition d’existence. Ce qui la distinguerait d’autre chose qui lui ressemble (une image/une photo) mais qui n’en est pas, et la contemporanéité serait dans la manière de manipuler les éléments picturaux, en ce qu’il faut bien appeler un discours. Les déclinaisons critiques de H. Richter montrent parfaitement cela.
Que fait Jean-Louis Nicod et qui se voit ?ll peint, c’est à dire qu’il recouvre, puis il efface, ou il laisse deviner, car le recouvrement était translucide (une feinte), ou il salit pour en remontrer à l’arrogance du modèle. Il fait une dialectique de la représentation.
Que fait-il encore ? Après avoir peint fréquemment d’après photo, il a peint sur/à côté de photos. La peinture absorbe la photographie comme avait si bien su le faire Rauschenberg montrant ainsi qui commande (le peintre domine l’imagier, et la peinture est le paradigme des arts plastiques) ! L’image photographique est donc subordonnée - et concrètement débordée, envahie, engloutie, importunée par la peinture. Les deux réalités, picturale et photographique entrent en bataille. La beauté (le mécanisme principal de la beauté est la métaphore, le partage analogique, la ressemblance partielle) leur permet de cesser le feu. Parfois, tout le nœud, l’enlacement est présent. Le tableau est là, avec la photo prise dans la peinture comme un bateau pris par les glaces, et dessus viennent s’inscrire des traces, des bouts d’image paraphés comme on en voit dans les grands formats de David Salle. En cela simplement IL N serait contemporain : les peintres auxquels il vous fait penser (et dont sans doute il connaît le travail) sont ces américains désentravés qui parcourent les cimaises muséales et font avancer la peinture où notre tradition à nous, notre mémoire, nous empêche d’aller. Là, Jean-Louis Nicod avance sans complexe, non sans difficultés, car sa virtuosité comme toute virtuosité implique de la sueur, une sueur qu’heureusement on ne voit pas (Lavier a parfaitement critiqué les travaux qui sentent l’aisselle, et surtout, les artistes qui revendiquent la peine comme critère de valeur). Il y aurait d’autres critères de contemporanéité dans ces tableaux : le goût pour les grands et les petits formats, à l’exclusion des demi-mesures...

Psyécologie
Les sujets de la peinture de Jean-Louis Nicod sont souvent empruntés à l’environnement urbain ou campagnard. Il y a des bouts de paysage, faussement bucoliques, et des accessoires de greniers, de cours de ferme, ou de maison de campagne. Au delà de ce qu’ont d’intime ces sujets, au travers de ce que leur fonction madeleine (de Proust), cartable noir (de Malévitch) ou bouton de rose (de Welles) entretient de réminiscences enfantines heureuses, il y a une permanence dans leur traitement qui exprime la perte, ou la dégradation. L’enfance est altérée aussitôt qu’appelée. C’est peut-être là que réside ouvertement le drame, commun certes, puisqu’il n’y a pas d’œuvre artistique qui ne tente cet entretien douloureux de l’être, mais particulièrement sensible ici parce qu’avoué par les thèmes figuratifs. Sans doute, la picturalité est-elle chargée de ce travail (utile) de sublimation, tandis que la beauté, dont on a maintes fois noté les rapports avec la nostalgie, préserverait l’origine idyllique...

Héroïsme
Un jour, il y a eu un incendie. L’atelier de Jean-Louis Nicod a brûlé. Les pompiers ont arrêté le feu qui s’attaquait à deux autres ateliers après avoir consumé intégralement le sien avec trois ans de travail dedans. Nous nous sommes demandé s’il était possible de se relever d’une telle épreuve. C’est-à-dire si Jean-Louis Nicod n’était pas blessé à mort “comme peintre”, à ce moment. Il s’est posé la même question. Puis la pression a remonté quelques mois après la dépression. Il s’est remis à peindre et sa peinture à changé. C’est que la picturalité puise dans une énergie véritablement native. Ce qui n’est décidément pas affaire d’âge.